Articles de l'exposition d' Édouard HERRIOT

 


 

ÉDOUARD HERRIOT et la CHAMPAGNE

 



  C’est un peu par hasard qu' Édouard Herriot naquit à Troyes en 1872, place de la Bonneterie, aujourd’hui place Jean-Jaurès. Car son père était alors lieutenant au 93° d' infanterie, mais soumis à de fréquents changements de garnison . Il avait épousé l ' année précédente Eugénie Collon , elle même d ' une famille de soldats . Ainsi la naissance eut lieu chez la veuve Collon ; celle-ci était de souche champenoise , comme son beau-frère originaire de Landreville , alors curé de Saint-Pouange , ou il exerça son ministère pendant quarante-cinq ans .

  Les Herriot étaient d ' origine lorraine ; le père d ' Édouard tint garnison à La Roche-sur-Yon , ou son fils commencera de solides études secondaires , pour les poursuivre à Paris comme boursier . Mais bornons-nous à noter ce qui est essentiel à nos yeux , plus encore aux siens : l ' enfant eut pu , dans de telles circonstances , être un déraciné . Or il est devenu et resté Champenois d ' adoption et de cœur . A demi Lyonnais seulement , malgré son mariage et d ' importantes fonctions municipales .

Dès le berceau, le grand-oncle , curé de Saint-Pouange exerce sur lui son influence . Il le baptise , il garde auprès de lui la grand-mère et l' enfant , à longueur d’année , semble-t-il , l ' envoyant de bonne heure à l’école , et complétant son éducation par des leçons de catéchisme et d ' histoire sainte . Il apprend au garçonnet non seulement à lui servir la messe , mais à se familiariser avec le latin. Dans Jadis , livre le plus important de souvenirs, paru en 1948 , Édouard Herriot parle avec tendresse du bon prêtre, mais aussi de la Champagne , toute médiocre et « pouilleuse » qu’elle fut alors. « De fait le sol y était : crayeux , sec , farineux , ombré de grises broussailles , et on le comparait à la peau d’ un mouton galeux . La terre y fut dit-on si pauvre jadis , qu’on la vendait à la holée . aussi loin que pouvait porter une voix poussant des hô vigoureux . Quand j’ arriverai au régiment , mon voisin de chambrée me dira : Je le connais ton pays , en pleine moisson les rats y descendent du grenier parce qu’ ils crèvent de faim » Boutade de soldat ? Pour s’en rapporter cependant aux descriptions de Herriot lui-même , les maisons « rouillées par le temps » étaient de bois et de torchis , couvertes de chaume , souvent abandonnées Il y avait alors des chènevières et des fossés à rouir le chanvre , et quantité de friches . Se rendant parfois avec son oncle dans un château voisin , le jeune Herriot l ' entendait évoquer les misères autrefois subies par le peuple, et ainsi « découvrait à chaque pas les traces des souffrances que lui avaient infligées au cours de l’ histoire l’ incendie , la peste et cet autre fléau , la guerre ».

A Troyes , il était conduit dans les églises , et il en énumère les trésors longuement ; il parle aussi de Chaource et de son calvaire en termes pertinents . Qu’ il nous suffise , sans tout citer , de reproduire cette remarque si juste « Peu à peu j’ai goûté le sens national de cette sculpture qui abandonne la convention romane pour la recherche d ' images empruntées à la nature ou aux personnages du pays , qui se plaît à signer son origine en posant sur un arc un cep de vigne ou une branche de ronces sauvages » .

  Une des grandes occasions où Édouard Herriot faisait mieux que de tendre les burettes , c’était , tandis que l’instituteur public revêtait encore le surplis de chantre , de tenir , pour « le cher vieil oncle » , le bénitier à la procession des Rogations . Il s’ enivrait de l’ odeur du printemps « Depuis ce temps je ne puis écouter sans quelque trouble de cœur l’ hymne de notre César Franck : Dieu s ' avance à travers les champs » . Aussi bien accompagnait-il l’abbé Collon aux réunions du doyenné et absorbait-il docilement la Bible et la Patrologie de Migne , tout cela « dansant un peu dans la tête d’ un enfant de douze ans ».

Quand il eut perdit la foi , il ne renia pas pour autant cette pieuse enfance , pas plus que la région où il passa ses vacances jusqu’ à la mort de l’ oncle en 1889 . « Désormais , écrit-il encore , je visiterai plus rarement ma bonne Champagne , mais suivant le vers de Chrétien de Troyes : « Le corps s’en va. le cœur séjourne »
Absorbé par sa carrière politique , il revient une fois à Saint-Pouange en « pèlerinage » , en 1924 , étant président du Conseil ;il y revint encore en 1936 en compagnie d’ E. Daladier .C’était pour constater l’ étonnante transformation de la contrée et affirmer douze ans plus tard « La Champagne pouilleuse est morte , mais elle vit dans mon cœur » .
Quand il fut emmené par les Allemands , il passa , bien au nord de Troyes , par Vitry, et s’ émut de revoir « ses Champenois , des vieillards au visage guilloché de rides , des adolescents silencieux et narquois » .

Sans doute Édouard Herriot , auteur d ' une quinzaine de volumes et de nombreux écrits politiques , n’a-t-il parlé qu ' épisodiquement de la Champagne ; mais ce qu’il en dit est émouvant par sa sincérité .

 

  J.L. Prevost ( La vie en Champagne n° 163, Janvier 1968).

  Documents consultés :
Jadis (1948) , Épisodes (1950) d' Édouard Herriot ,
Une biographie de Louis Anteriou et Jacques Baron ,
Un article de Louis Morin ( Almanach du Petit Troyen , 1937) .

 


 

L'ENFANT DE SAINT-POUANGE

 

  L' attachement d' Édouard Herriot au village de son enfance était très réel.
Deux ou trois fois par an , il s ' arrêtait à Saint-Pouange pour rendre visite à ses vieux amis .
Anatole Gautherin, garde champêtre , promu jardinier, était averti par une ligne secrète de l' arrivée du Président .

  Gamin , j' eus l' occasion , pour une raison familiale , d' assister à une de ces rencontres .
C ' était un beau soir d' été , odorant et mauve . Herriot , écrasé dans un fauteuil d' osier , ressemblait à sa caricature . Il fumait sa pipe et son regard cherchait , au-delà des arbres et des fleurs , le paysage de ses jeunes années .
Derrière , se tenaient gravement les anciens , qui avaient été plus ou moins ses compagnons de jeux : Gautherin , Marcel Bernet , l' apiculteur , Arthur Jeune , le chasseur , deux ou trois femmes .
La conversation n' était pas très animée .
-Y aura-t-il des fruits c' t' année ? demandait le grand homme .
-Oh ! avec les froids de la floraison , ça m' étonnerait fort .
-Enfin , la moisson sera peut-être bonne , concluait Herriot .

  Vers 1935 , le Président décida d' acheter le presbytère où il avait été élevé par son oncle . La signature de l' acte , devant le notaire de Bouilly , Me Pierre Daragon , eut lieu en plein air sur la petite place .
Le matin , je crois , on avait à Troyes enterré Alexandre Israël .
Pétrifiés d' admiration , les habitants du pays virent débarquer quelques-unes des gloires politiques du moment : Daladier, Campinchi , Chautemps , peut-être Pierre Cot... Et , bien sur , le gros Édouard .
Le curé , un peu foi , avait égaré la clé .
On pénétra dans la maison par la fenêtre basse .
Le garde champêtre , le soir même , raconta la scène . Daladier , en furetant , découvrit dans un placard une bouteille de vieux marc . Connaisseur , il la déboucha , huma le liquide , poussa un juron... et jeta au diable la bouteille qui ne contenait qu' un affreux breuvage .

  Saint-Pouange ressemblait encore au village que décrit Herriot dans « Jadis » . Il faut lire ces pages , dont la souple cadence évoque Chateaubriand .
« En de si nombreux séjours , je ne me suis jamais écarté de mon Saint-Pouange au-delà de quelques kilomètres . Une couronne de pins , sur une colline au dessin nerveux , vers l' ouest , m ' apparaissait comme une forêt magique . Cette campagne , ou abondaient les friches , m' enchantait . Une rivière qui frissonne entre les saules , le vent qui fait vibrer sa harpe sur la plaine , la grâce brusque d' une mésange , un petit nid feutré de laine et d' herbe sèche , les roulades éperdues d' un rossignol , le lierre terrestre aux yeux bleus , un marais irisé par le soleil couchant , l' élan d' un insecte cuirassé d' or , voilà de quoi satisfaire un enfant qui , jour par jour, découvre la beauté du monde ».

  Enfant de Saint-Pouange Édouard Herriot mérite d' être compté parmi les écrivains de Champagne .

 

  Marcel Degois ( Libération Champagne du 8 juillet 1972)

 


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